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" Tout a changé " : Le temps révolu des poètes

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Photo de Naguib Mahfouz

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" Il vit alors entrer un vieillard décrépit, à qui les ans n'avaient pas laissé un seul membre en bon état. Et tandis qu'un jeune homme le conduisait par la main gauche, il tenait sous le bras droit un violon et un livre. Il salua l'assistance et gagna directement, au milieu de la salle, le banc central. Il s'y hissa avec l'aide du jeune homme, qui prit place à côté de lui. Puis, posant entre eux deux son violon et son livre, il se prépara, tout en dévisageant les consommateurs, comme s'il voulait s'assurer  de l'effet de sa présence sur leurs âmes. Ses yeux fanés et rouges d'inflammation se fixèrent bientôt sur Sounqor, le garçon du café, avec une expression d'attente anxieuse. Et comme l'attente se prolongeait et qu'il voyait bien que le garçon ne lui prêtait aucune attention, il rompit le silence d'une voix rude :

     - Sounqor ! Le café !

   Le garçon se tourna légèrement de son côté, puis, après un moment d'hésitation, lui tourna délibérément le dos sans mot dire, ne tenant absolument aucun compte de sa commande. Le vieux comprit qu'on le laissait tomber, et ne s'attendait d'ailleurs à rien d'autre. Mais le ciel vint à son aide, car un homme venait d'entrer qui avait entendu le cri du vieillard et remarqué la négligence du garçon. Il dit alors à ce dernier d'un ton impératif :

     - Apporte son café au poète, espèce de vaurien !

(...) Sounqor apporta son café au vieux poète, comme le docteur lui en avait donné l'ordre. L'homme prit le verre et l'approcha de sa bouche en soufflant dessus pour le refroidir, puis se mit à boire à petites lampées. C'est seulement après avoir eu fini et déposé son verre qu'il se souvint de la grossièreté du garçon à son égard. Il lui lança un regard de travers et marmonna, furieux :

     - Espèce de mal éduqué !

     Puis il prit son violon et se mit en devoir de l'accorder, évitant les regards de colère que lui décochait Sounqor. Il attaqua un prélude - que le café Karcha avait déjà entendu tous les soirs depuis vingt ans ou davantage - et son corps émacié se mit à vibrer au rythme du violon. Puis il toussota, cracha, récita la basmala (1) puis s'écria de sa voix rude :

     - Nous commencerons d'abord aujourd'hui par prier pour le Prophète. Notre Prophète arabe, de la plus pure lignée d'Adnan (2). Abou Saada al-Zannâti dit ...

   Une voix rauque l'interrompit alors, celle d'un homme qui venait d'entrer et qui disait :

     - Silence ! Et pas un mot de plus.

   Le vieux leva son regard flétri au-dessus de son violon et vit le cafetier Karcha avec son grand corps maigre, son visage tirant sur le noir, ses yeux caverneux et ensommeillés. Il lui lança un regard sombre. Il hésita un instant, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles. Il voulut faire celui qui ne s'était aperçu de rien et reprit sa déclamation :

     - Abou Saada al-Zannâti dit...

   Mais le patron, furieux et rageur, hurla :

     - Ah ! Tu t'acharnes à déclamer ? Cesse ! Cesse ! Ne t'ai-je pas prévenu la semaine dernière ?

   Le dépit se refléta sur le visage du poète, qui s'écria sur un ton plein de reproche :

     - Je pense que tu abuses du kif (3) et tu ne trouves pas d'autre victime que moi.

   Mais l'autre, toujours furibond, reprit :

     - J'ai toute ma tête, vieux radoteur, et je sais ce que je veux. T'imagines-tu que je te permettrai de déclamer dans mon café, su tu m'écorches avec ta vilaine langue ?

   Le vieux poète baissa le ton, cherchant à se concilier l'homme en colère :

     - C'est mon café aussi. Ne suis-je pas son poète attitré depuis vingt ans ?

   Mais le patron Karcha, reprenant sa place habituelle derrière la caisse :

     - Nous connaissons toutes tes histoires et nous les savons par coeur. Nous n'avons pas besoin qu'on nous les raconte à nouveau. Par le temps qui court, les gens ne veulent plus de poète. Ils me réclament depuis longtemps la radio. Et la radio vient d'être montée ici. Laisse-nous donc tranquille et que Dieu s'occupe de toi...

   Le visage du poète se rembrunit. Il songea avec lassitude, avec tristesse, que le café Karcha était le dernier qui lui restait. Il n'avait plus de gagne-pain nulle part ailleurs. Quand on pense à ce qu'avait été sa gloire, autrefois ! Pas plus tard que la veille le café de la Citadelle l'avait congédié, lui aussi. Et la vie est longue, et on ne la gagne pas tous les jours. Qu'allait-il devenir ? A quoi bon, désormais, apprendre à son malheureux fils un métier devenu inutile, un métier qui ne se vend  plus ? Que lui réservait l'avenir, à lui et à son fils ? Le découragement s'emparait de lui et redoublait à la vue du visage fermé du patron, marqué d'impatience et d'âpre détermination. Il eut beau dire :

     - Doucement, père Karcha...La geste des Banou Hilâl est d'une richesse impérissable. La radio ne la remplacera jamais.

   Le patron lui répondit d'un ton tranchant :

     - C'est ce que tu prétends, mais ce n'est pas ce que disent les clients. Cesse donc de nous casser les oreilles. Tout a changé maintenant.

   Le vieux poète, dit alors avec désespoir :

     - Des générations entières n'ont-elles pas entendu ces récits sans ennui, depuis le temps du Prophète ?

   Mais le patron Karcha frappa violemment son tiroir-caisse et hurla :

     - Je te dis que tout a changé. "

(1) L'invocation rituelle : " Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ! "

(2) Ancêtre éponyme des Arabes

(3) Le haschisch

Extrait du livre "Passage des miracles" (Zuqâq al-midaqq,1947) de Naguib Mahfouz (نجيب محفوظ). Roman traduit par Antoine Cottin.

P.S. :

  • Naguib Mahfouz, né le 11 décembre 1911 dans le quartier populaire de Gamaliyya à Khân al-Khalili au Caire et mort le 30 août 2006, était un écrivain égyptien de langue arabe et l'intellectuel le plus célèbre d'Egypte, lauréat du prix Nobel de littérature en 1988.
  • Il survécut miraculeusement à une tentative d'assassinat à l'arme blanche en octobre 1994 perpétrée par deux jeunes fanatiques islamistes qui ont reconnu au procès ne pas avoir lu une seule ligne de son oeuvre.
  • Croyant toujours au grand pouvoir de la littérature, il déclara au lendemain de l'agression : " L'écriture a beaucoup d'effets sur la culture et sur toutes les valeurs civilisationnelles ".

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