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"Pays de l'homme qui ne pouvez supporter la vue de l'homme"

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Giorgos Seferis  (Γιώργος Σεφέρης)

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Le naufrage de la Grive

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" Ce bois qui jadis rafraîchissait mon front

Aux heures où midi enflamme les veines

Va fleurir en des mains étrangères. Prends-le, je te le donne.

Vois, c'est un bois de citronnier..." J'ai perçu cette voix

Comme je regardais la mer en essayant de distinguer

Un bateau coulé voici longtemps.

Il s'appelait "La Grive", une petite épave : les mâts

Brisés, ondulaient tout au fond comme des tentacules,

Des souvenirs de rêves, désignant la coque

Museau trouble de quelque poisson, mort,

Evanoui dans l'eau. Un grand calme régnait.

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Et d'autres voix peu à peu la suivirent,

Murmures frêles et assoiffés

Qui sortaient de l'autre côté du soleil, l'obscur,

Comme si elles cherchaient à boire ne fût-ce qu'une goutte de sang.

Elles m'étaient familières, mais je ne parvenais pas à les reconnaître.

Puis vint la voix du vieil homme, et celle-là je la sentis

Choir dans le coeur du jour

Calme, comme immobile :

" Et si vous me condamnez à boire du poison, je vous dirai merci.

Votre justice sera la mienne. Où aller

Errant dans des pays étrangers, pierre ronde ?

Plutôt mourir.

Le choix le meilleur, le dieu seul le connaît. " *

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Pays du soleil qui ne pouvez supporter la vue du soleil.

Pays de l'homme qui ne pouvez supporter la vue de l'homme.

Georges Séféris (Γιώργος Σεφέρης), Poros, 31 octobre 1946.

"Poèmes", traduits du grec par Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, avec une préface d'Yves Bonnefoy. Edition Mercure de France, 1987.

* Fin de l'Apologie de Socrate : "Qui de vous ou de moi va vers le meilleur destin ? C'est pour tous, une chose incertaine, sauf pour le Dieu !"

P.S. :

  • Georges Séféris (Γιώργος Σεφέρης) : poète grec, né à Smyrne en 1900 et mort à Athènes en 1971. Prix Nobel de Littérature en 1963. Fils de Stélio P. Séfériadès qui fut nommé en décembre 1918 professeur extraordinaire de droit international à Athènes; à peine promu, en 1920, professeur ordinaire, il est relevé de ses fonctions, à cause de ses idées républicaines, et n'est réintégré qu'en 1923.
  • " Nous savons à présent qu'il y a un nouvel ordre en Europe. Nous savons ce qu'il signifie. Nous savons qu'il signifie l'assassinat des faibles; l'emploi des formes les plus viles du mensonge pour l'exécution de ces meurtres; l'extermination systématique des petites nations ". Déclaration de Georges Séféris (Γιώργος Σεφέρης), au cours d'une conférence de presse après l'attaque de l'Allemagne nazie sur la Grèce le 6 avril 1941.
  • "J'appartiens à un petit pays. Une pointe rocailleuse sur la Méditerranée, où il n'y a pas d'autre richesse que la lutte de son peuple, la mer et la lumière du soleil. Elle est petite notre terre, mais son patrimoine est énorme." Discours de Georges Séféris prononcé lors de la remise du prix Nobel de Littérature en 1963.
  • 21 avril 1967 : Coup d'Etat militaire en Grèce. Georges Séféris déclare en décembre : "...j'ai, hélas, le sentiment que si la liberté d'expression manque dans un seul pays, elle manque alors partout ailleurs. La condition de l'émigrant ne m'attire pas : je veux demeurer avec mon peuple et partager ses vicissitudes."
  • 7 mars 1969 : Georges Séféris rompt le silence qu'il s'était imposé depuis le coup d'Etat et fait une déclaration publique contre la junte.

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"Démocratie" d'Arthur Rimbaud

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"Coin de table" (de gauche à droite : P. Verlaine, A. Rimbaud, E. Bonnier, L. Valade, E. Blémont, J. Aicart, E. d'Hervilly, C. Pelletan), d'Henri Fantin-Latour, huile sur toile, 1872 (Musée d'Orsay, Paris)

Démocratie

" Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

" Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

" Aux pays poivrés et détrempés ! - au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

" Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route ! "

Arthur Rimbaud, les Illuminations, 1876

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P.S. du canard républicain : poème dénonçant le colonialisme

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Omar Khayyâm et la libre pensée

43_3 Quatrain 43 :

Viens, idole de mon coeur,

pour la paix de notre esprit

Résoudre par ta splendeur

l'énigme qui nous défie.

Vidons ensemble une amphore

avant que ces poteries

Ne soient quelque jour pétries

de l'argile de nos corps !

Omar Khayyâm (غياث الدين ابو الفتح عمر بن ابراهيم خيام نيشابوري en persan)

44 Quatrain 44 :

Ah, que de siècles sans nous

le monde continuera,

Sans nul souvenir de nous

ni vestige de nos pas !

Avant notre venue rien

ne manquait à l'univers ;

Après notre heure dernière

rien non plus ne manquera.

Omar Khayyâm

58 Quatrain 58 :

Ceux qui furent puits de science,

profonds esprits sans pareils,

Flambeaux de la connaissance

et de leur temps la merveille,

Ils ont erré comme nous

égarés dans la nuit sombre ;

Ils n'ont que tissé des contes,

avant l'éternel sommeil.

Omar Khayyâm

64 Quatrain 64 :

Oui, nous sommes bienfaisants

plus que toi, mufti* austère,

Et plus que toi tempérants

dans notre ivresse ordinaire :

Toi tu bois le sang des hommes

et nous celui de la vigne ;

Je te fais juge, examine

lequel est plus sanguinaire.

Omar Khayyâm

*mufti : théoricien et interprète du droit canonique musulman, qui remplit à la fois des fonctions religieuses, judiciaires et civiles.

Omar_khayyam_statue Source : Omar Khayyâm, Cent un quatrains de libre pensée (Robâïât), traduit du persan et présenté par Gilbert Lazard, connaissance de l'Orient, éditions Gallimard, 2002. Extrait de la quatrième de couverture de ce livre : "Omar Khayyâm (1048-1131) est un grand mathématicien, astronome et philosophe dont les travaux comptent dans l'histoire des sciences. La tradition a aussi conservé sous son nom un abondant recueil de quatrains poétiques. Est-il l'auteur du tout ? Sûrement pas. L'est-il seulement d'un noyau originel ? C'est possible, mais non certain. Quoi qu'il en soit, les plus anciens quatrains sont l'oeuvre d'un grand poète dont l'inspiration est étonnamment proche de la sensibilité moderne."

P.S. : Théophile Gautier dans Le Moniteur universel du 8 décembre 1867 : "Rien ne ressemble moins à ce qu'on entend chez nous par poésie orientale, c'est-à-dire un amoncellement de pierreries, de fleurs et de parfums, de comparaisons outrées, emphatiques et bizarres [...] La pensée y domine et y jaillit par brefs éclairs, dans une forme concise, abrupte [...] On est étonné de cette liberté absolue d'esprit, que les plus hardis penseurs modernes égalent à peine, à une époque où la crédulité la plus superstitieuse régnait en Europe [...] Le monologue d'Hamlet est découpé d'avance dans ces quatrains où le poète se demande ce qu'il y a derrière ce rideau du ciel tiré entre l'homme et le secret des mondes, et où il poursuit le dernier atome d'argile humaine jusque dans la jarre du potier ou la brique du maçon [...]".

" L'Etat délaisse le patrimoine "

Sarkopatrimoine_2 " A l'occasion des Journées du patrimoine, les professionnels de la culture ont tiré le signal d'alarme, dénonçant le désengagement à grande vitesse de l'Etat. Face à l'endettement des administrations et aux dangers qu'encoure le patrimoine, l'opposition et plusieurs associations demandent plus d'argent. Une augmentation budgétaire qui devra s'accompagner d'une réforme administrative.

   Alors que l'édition annuelle des Journées du patrimoine débute samedi, les professionnels de la culture profitent de l'événement pour dénoncer l'inertie de l'Etat face à la dégradation des Monuments historiques. En effet, depuis 2003 et une série de réformes opérées par Jean-Jacques Aillagon alors ministre de la culture, l'Etat se désengage financièrement. Dans le domaine des Monuments, le constat est préoccupant: plusieurs chantiers de restauration sont interrompus, des monuments ont été contraints à la fermeture pour des mesures de sécurité, de nombreux châteaux sont vendus à de riches étrangers qui refusent de les ouvrir au public... A en croire les associations, l'Etat français délaisse ses trésors du passé.

   Les Directions générales des Affaires culturelles (DRAC, chargées de gérer la politique culturelle à l'échelon régional) sont endettées à hauteur de 600 millions d'euros. Conséquence de ce trou budgétaire, plusieurs Monuments historiques ne peuvent être restaurés. Une menace de ruine qui ne concernent pas Notre-Dame-de-Paris ou le Mont-Saint-Michel, des vitrines culturelles pour les touristes étrangers. La vraie victime est plutôt le patrimoine local ou régional qui n'obtient pas les subventions publiques nécessaires et qui intéressent assez peu de mécènes privés.

"L'Etat doit assumer"

   Selon les associations, il faudrait 300 millions d'euros par an minimum pour sauver tous les Monuments historiques. Autrement dit, le gouvernement doit au moins doubler le budget de la Culture, tout en annulant la dette jusqu'ici accumulée par les DRAC. "Le gouvernement actuel a bien sûr d'autres préoccupations, économiques surtout", déplore un responsable socialiste en charge du patrimoine, "mais l'Etat ne doit pas délaisser la culture aux privés pour deux raisons: le mécénat ne pourra jamais se substituer aux subventions publiques, et la privatisation du secteur irait de pair avec une commercialisation de notre patrimoine." Ce qui est inconcevable pour la plupart des professionnels de la culture.

   Le Parti socialiste nuance néanmoins la rallonge budgétaire revendiquée par les professionnels: "Naturellement, les priorités économiques passent avant tout, et nous ne pouvons imaginer que la Culture accapare 3% du budget de l'Etat, comme c'était le cas à l'époque de Jack Lang", précise le responsable en charge du patrimoine. En revanche, d'autres solutions peuvent limiter la dégradation. L'opposition veut ainsi réformer une administration lente, opaque et trop coûteuse. Un écho aux quinze propositions faites par la très influente association des Vieilles maisons françaises (VMF).

Sensibilité présidentielle

   Soutenues par l'Unesco, les VMF proposent de mieux coordonner une politique culturelle globale, de renforcer les avantages fiscaux des Monuments historiques - remis en cause jeudi par Christine Lagarde pour financer le RSA - et mieux informer le public des dangers qu'encourent leur patrimoine. Trois objectifs que soutient Christine Albanel d'ailleurs.

   Mais les bonnes intentions de la ministre de la Culture ne sont pas suffisantes face à un gouvernement concentré sur le pouvoir d'achat et la gestion du budget de l'Etat. Le peu d'intérêt de Nicolas Sarkozy pour les enjeux culturels peuvent aussi expliquer la faible influence de Christine Albanel. Si elle a fait passer le budget de son ministère de 0,5 à 1% du budget de l'Etat, elle n'a pas été entendue sur le plafonnement des allègements fiscaux pour les Monuments historiques. Une décision incensée pour Didier Rykner de la Tribune de l'Art : "Il serait temps que les Monuments Historiques sortent de cette disette permanente. Il a été prouvé abondamment que le patrimoine et les musées, individuellement déficitaires, sont en réalité très rentables pour la Nation puisqu'ils génèrent une activité touristique et économique très importante." "

Article de Gaël Vaillant, journal lejdd.fr, le 19/09/08.

Menaces contre le prix unique du livre

Victor_hugo_par_nadar_2 "La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire."  Victor Hugo

Extrait du Discours d'ouverture du congrès littéraire, 1878.

Victor Hugo  photographié par Nadar

Sur le site "POUR LE LIVRE", un appel a été lancé :

Préambule

Des amendements proposés par des députés de la majorité parlementaire lors de l’examen du projet de loi de modernisation de l’économie ont ouvert un large débat sur la loi du 10 août 1981 relative au prix du livre, dite « loi Lang ».

Les professionnels du livre, auteurs, traducteurs, éditeurs et libraires, rejoints par les bibliothécaires et de nombreux acteurs du livre en régions, ont expliqué d’une même voix que ces amendements remettaient en cause la loi de 1981 et menaçaient les équilibres du marché du livre, ainsi que la diversité de la création et de l’édition françaises. Leur mobilisation a été relayée par des membres du gouvernement. Madame Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication, a souligné combien cette loi restait un outil indispensable pour protéger la littérature. Madame Christine Lagarde, ministre de l'économie, de l'industrie et de l'emploi, quant à elle, a indiqué ne vouloir changer ni la politique du livre ni le système législatif actuel.

Les acteurs du livre sont néanmoins inquiets car beaucoup d’idées fausses sont colportées sur la loi par quelques multinationales du commerce culturel. Le lobbying qu'elles exercent auprès des parlementaires est à l'origine de ces amendements. Il vise à déréguler le marché du livre afin d'imposer un modèle commercial basé sur une volonté d'hégémonie et une stratégie purement financière. Derrière leurs arguments démagogiques mêlant modernité, défense du pouvoir d’achat et même écologie se cache un combat contre la création, la diversité, la concurrence et l’accès du plus grand nombre au livre.

Ce modèle culturel français, nous y sommes pour notre part indéfectiblement attachés. Ses vertus sont multiples. Avec plus de 2500 points de vente, le réseau des librairies est dans notre pays l’un des plus denses au monde. Il permet, aux côtés du réseau de la lecture publique, un accès au livre aisé et constitue un atout important pour l’aménagement du territoire et l’animation culturelle et commerciale des centres-villes. Ce réseau de librairies indépendantes cohabite avec d’autres circuits de diffusion du livre, les grandes surfaces culturelles, la grande distribution, les clubs de livres ou Internet. Depuis de nombreuses années et à l’inverse d’autres secteurs culturels comme le disque ou la vidéo, le marché du livre se développe sans qu’aucun circuit n’écrase ses concurrents. Chaque circuit joue son rôle et le consommateur bénéficie d’un véritable choix.

Pour la création et l’édition, cette densité et cette variété des circuits de vente du livre offrent à chaque auteur et à chaque livre le maximum de chances d’atteindre son public, qu’il s’agisse d’un premier roman, d’un ouvrage de recherche, d’un livre pour enfant, d’une bande dessinée, d’une oeuvre traduite, du dernier roman d’un auteur connu, d’un livre pratique ou d’un ouvrage scolaire. Tous les livres pour tous les publics, voilà notre modèle.

Ce modèle, c’est la loi du 10 août 1981 sur le prix du livre qui en est le pivot et le garant. En permettant d'infléchir les règles du marché afin de tenir compte de la nature culturelle et économique particulière du livre, elle passe aujourd'hui pour l'une des premières véritables lois de développement durable. Elle confie à l’éditeur la fixation du prix des livres qu’il publie. Les livres se vendent au même prix quel que soit le lieu d’achat, dans une librairie, une grande surface ou sur Internet, durant au moins deux ans. Ce système évite une guerre des prix sur les best-sellers qui ne permettrait plus aux libraires de présenter une offre de titres diversifiée ni aux éditeurs de prendre des risques sur des ouvrages de recherche et de création qui ont besoin de temps et de visibilité dans les librairies pour trouver leur public.

De surcroît, le prix unique fait baisser les prix. Contrairement aux idées reçues, les chiffres de l’INSEE montrent en effet que depuis une dizaine d’années les prix des livres ont évolué deux fois moins vite que l’inflation.

En favorisant la richesse, la diversité et le renouvellement de la création et de l’édition, en lieu et place d’une standardisation si courante dans de multiples secteurs aujourd’hui, en permettant une variété et une densité de points de vente du livre particulièrement remarquables, en privilégiant une véritable concurrence au détriment de la « loi de la jungle » et en maintenant des prix beaucoup plus accessibles que dans la majorité des autres pays développés, le prix unique du livre est une chance pour le consommateur, pour le lecteur et pour notre culture.

La loi du 10 août 1981 n’est ni obsolète ni corporatiste. Si elle mérite un débat, c’est pour la rendre plus vivante et plus forte encore.

Signer l'appel en cliquant ici.

"L'automne de la culture"

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        Jean Clair

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   "En 1872 - il avait alors vingt-sept ans -, Nietzsche, invité par les gouverneurs de la Société académique de Bâle, donna une conférence sur "l'avenir de nos établissements d'enseignement". Mais le mot Bildung en allemand dit plus que l'enseignement...Il englobe aussi la culture, et la formation de l'homme cultivé. Bâle bruissait des rumeurs que la populace à Paris avait mis le feu au Louvre et détruit de façon délibérée quelques-uns des plus grands chefs-d'oeuvre de l'humanité. La conférence fut placée sous le signe de ce qu'il appela un Kulturherbstgefühl, le sentiment qu'on vivait l'automne de notre culture. Nietzsche y développait le tableau d'un système d'éducation qui ne serait plus dicté désormais que par le goût du profit matériel immédiat et la nécessité de la rapidité de l'enseignement. Aucune trace n'y resterait des vieilles humanités. L'éducation moderne serait dominée par deux impératifs : la rentabilité et l'efficacité...

   Huit ans plus tard, l'année où mourut celui qui, dans sa Tentation de saint Antoine, avait dressé, page après page, le répertoire sans fin des formes qui assaillent l'anachorète et qui , dans leur embarras de trésors, annoncent si bien le Musée imaginaire et son grand bazar, en 1880, donc, quand mourait Flaubert, Nietzsche allait lancer son avertissement : "Le désert croît, malheur à celui qui recèle des déserts." Et, poursuivrait-il, "nous autres Européens, trop décadents, trop incrédules -n'avons plus en nous déjà de quoi satisfaire les ardeurs de l'Orient : tout au plus, pour la première fois, il nous sera donné de nous asseoir sous des palmiers *".

   La formidable crue des images qui a été la cause de l'avènement du monde technique, à la fin du XIXe siècle, n'aura pas suffi à irriguer nos déserts. Abou Dhabi, et les palmiers sous lesquels nous irons nous asseoir, n'est pas le désert des origines, mais son contraire, un dôme artificiel, vide et climatisé, où Evagre n'a plus sa place."

*Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, 2.

Extrait du livre "Malaise dans les musées" écrit par Jean Clair, Café Voltaire, édition Flammarion 2007, p. 128 et 129.

P.S :

  • Jean Clair : Conservateur des Musées de France, au musée d'Art moderne, au Centre Pompidou, au musée Picasso, il a aussi exercé son activité dans des grands musées américains et dirigé la Biennale de Venise du Centenaire. Auteur d'expositions internationales, récemment Mélancolie, il a écrit des essais sur l'art et l'esthétique, traduits dans plusieurs langues.

Flaubert : "Bouvard et Pécuchet"

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"Portrait de Gustave Flaubert", par Eugène Giraud, 1867, peinture à l'huile, 56 X 46 (Musée du Château de Versailles)

   Le 15 mars 1850, le "parti de l'ordre" fait voter la loi Falloux, qui vise à placer l'école publique sous l'autorité morale de l'Eglise, et reconnaît l'existence d'écoles "libres", totalement indépendantes du contrôle de l'Etat.

  Le texte de Flaubert qui va suivre, nous montre l'mpuissance à laquelle est réduit Alexandre Petit, instituteur d'un village normand, face à l'abbé Jeufroy, auquel la loi Falloux a donné tout pouvoir ; tout en annonçant la fin de la République...

" Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

   Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit presque à voix basse :

- "Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle ?"

- "Ils n'ont rien donné !" reprit le maître d'école.

- "C'est de votre faute !"

- "J'ai fait ce que j'ai pu !"

- "Ah ! - Vraiment ?"

   Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir ; et s'adressant au curé :

- "Est-ce tout ?"

   L'abbé Jeufroy hésita ; - puis, avec un sourire qui tempérait sa réprimande :

- "On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte."

- "Oh ! l'histoire sainte !" reprit Bouvard.

- "Que lui reprochez-vous, monsieur ?"

- "Moi ? rien ! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël !"

- "Libre à vous !" répliqua sèchement le prêtre - et sans souci des étrangers, ou à cause d'eux :

"L'heure du catéchisme est trop courte !"

   Petit leva les épaules.

- "Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires !"

   Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l'exaspérait.

- "Tant pis, vengez-vous !"

- "Un homme de mon caractère ne se venge pas !" dit le prêtre, sans s'émouvoir. "Seulement, - je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire."

- "Eh ! je le sais bien !" s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux colonels de gendarmerie ! Pourquoi pas au garde-champêtre ! Ce serait complet !"

   Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

   L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.

"Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami ! Calmez-vous ! Un peu de raison ! Voilà Pâques bientôt ; j'espère que vous donnerez l'exemple, - en communiant avec les autres."

- "Ah c'est trop fort ! moi ! moi ! me soumettre à de pareilles bêtises !"

   Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait. - "Taisez-vous, malheureux ! Taisez-vous !

   Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église !"

- "Eh bien ? quoi ? Qu'a-t-elle fait ?"

- "Elle manque toujours la messe ! - Comme vous, d'ailleurs !"

- "Eh ! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça !"

- "On peut le déplacer !"

   Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

   Ils arrivaient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage ; - et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet ! - Tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite ? - et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste !

   A ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux, le nouveau-né se mit à vagir - et le marmot pleurait.

- "Pauvres enfants !" dit le prêtre d'une voix douce.

   Le père alors éclata en sanglots. - Oui ! oui ! tout ce qu'on voudra !"

- "J'y compte" reprit le curé ; - et ayant fait la révérence : - "Messieurs, bien le bonsoir !"

   Le maître d'école restait la figure dans les mains.

   - Il repoussa Bouvard.

- "Non ! laissez-moi ! j'ai envie de crever ! Je suis un misérable !"

   Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

   On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République allait bientôt disparaître.

   Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel. Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en voulait aux romans-feuilletons ; la philosophie classique était réputée dangereuse ; les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels - et le peuple semblait content. "

Extrait de Bouvard et Pécuchet, Flaubert, (posthume), chap. VI, p. 230 à 232,  Editions  GF Flammarion, 1999.

P.S. du canard républicain :

Etes-vous atteint par la "rhinocérite" ?

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Eugène Ionesco

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   L'extrait qui suit est tiré de la pièce de théâtre Rhinocéros écrite en 1959 par Eugène Ionesco. L'interprétation de cette pièce reste ouverte. L'une de ces interprétations serait la dénonciation de tous les régimes totalitaires (nazisme, stalinisme et autres) et du comportement de la foule qui suit sans rien dire par peur. Une maladie, la "rhinocérite" gagne peu à peu toute une ville dont les habitants, séduits, se transforment tous en rhinocéros. Tous sauf un, Bérenger, qui restera un homme jusqu'à la fin...

Le Vieux Monsieur est atteint par la "rhinocérite", tout comme le Logicien...Ionesco utilise, pour symboliser une dérive d'un mode de pensée, un dérèglement de la parole avec un passage significatif qui est le discours du Logicien au Vieux Monsieur. En effet ce passage est une série de faux syllogismes utilisés par le Logicien pour "séduire" le Vieux Monsieur et le convaincre de la grandeur de la logique. Extrait :

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Je vais vous expliquer le syllogisme.

Le Vieux Monsieur

Ah ! oui, le syllogisme !

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Le syllogisme comprend la proposition principale, la secondaire et la conclusion.

Le Vieux Monsieur

Quelle conclusion ?

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Voici donc un syllogisme exemplaire. Le chat a quatre pattes. Isidore et Fricot ont chacun quatre pattes. Donc Isidore et Fricot sont chats.

Le Vieux Monsieur, au Logicien.

Mon chien aussi a quatre pattes.

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Alors, c'est un chat.

Le Vieux Monsieur, au Logicien après avoir longuement réfléchi.

Donc, logiquement, mon chien serait un chat.

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Logiquement, oui. Mais le contraire est aussi vrai.

Le Vieux Monsieur, au Logicien.

C'est très beau, la logique.

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

A condition de ne pas en abuser...

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Autre syllogisme : tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat.

Le Vieux Monsieur

Et il a quatre pattes. C'est vrai, j'ai un chat qui s'appelle Socrate.

Le Logicien

Vous voyez...

Le Vieux Monsieur, au Logicien.

Socrate était donc un chat !

Le Logicien, au Vieux Monsieur.

La logique vient de nous le révéler.

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Source de cet extrait : Rhinocéros, d'Eugène Ionesco, Editions Gallimard, 1959, p. 33 à 47.

P.S. :

  • Eugène Ionesco est né en 1912 à Slatina (Roumanie), d'un père roumain et d'une mère d'origine française. Immigré en France en 1913, il fut elevé à Paris et en Mayenne. Il a inventé une nouvelle sorte de théâtre avec La Cantatrice chauve. Ionesco a été élu à l'Académie française en 1970. Il meurt à Paris en 1994.
  • La logique mathématique est bien évidemment un modèle de rigueur et il est possible que les "raisonnements" des personnages d'Eugène Ionesco ne soient pas mathématiquement irréprochables...A quoi sert la littérature ? A quoi sert les mathématiques ? Aujourd'hui ces deux domaines sont en crise dans l'Education nationale...A votre avis, pour quelle(s) raison(s) ? Personnellement, j'ai une petite idée sur la question...

La chute du roi - La prise du palais des Tuileries

Duplessibertaux_2 

Jean Duplessi-Bertaux,

"La Prise du palais des Tuileries, cour du Carrousel, 10 août 1792".
1793

Musée national du Château de Versailles

Contexte historique, analyse du tableau et interprétation.

P.S. : (re)voir le Manifeste de Brunswick

"Inaliénabilité : le combat ne fait que commencer"

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Raphaël (1483-1520)
La Vierge de Lorette, vers 1510
Huile sur panneau - 120 x 90 cm
Chantilly, Musée Condé

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" Depuis le 23 octobre, le Ministre de la Culture a rendu officielle la demande d’un rapport à Jacques Rigaud sur, je cite, « l’aliénation des œuvres des collections publiques ». Christine Albanel y emploie l'expression : « faire respirer les collection publiques ». On retrouve la rhétorique classique qui consiste à employer des termes valorisants pour en réalité recouvrir exactement l’inverse de ce que l’on dit. On cherche rarement à faire respirer quelqu’un que l’on veut tuer.espace

Il est donc temps de se préparer à cette bataille qu’il faudra mener sans faiblesse. Nous devrons tous devoir agir pour empêcher ce qui menace d’être l'une des plus grandes forfaitures de notre histoire culturelle, d'autant qu'elle menace non seulement les musées, mais aussi les œuvres conservées dans les bâtiments publics (églises, hôpitaux, établissements scolaires,...), parfois moins prestigieuses mais plus fragiles et tout aussi essentielles à notre patrimoine.espace

Il est essentiel de disposer d’arguments indiscutables et compréhensibles par tous afin de contrer ceux qui ne voient dans les collections des musées français qu’un gros tas de billets de banques dans lequel ils s’estiment en droit de piocher librement. Il ne s’agit pas de citer à nouveau le cas des peintres dits « pompiers » qui font aujourd’hui la gloire d’Orsay. Ni même les autres changements de goût qui ont pu survenir au cours des ans. Ces arguments sont déjà bien connus et utilisés. Il est question ici de trouver des œuvres telles que La Madone de Lorette de Raphaël, à Chantilly, qu’il aurait été possible de vendre parce que l’on pensait, il n’y a pas si longtemps, qu’il s’agissait d’une copie ancienne.espace

Rappelons, en deux mots, l’histoire de ce tableau : il était considéré comme une copie jusqu’à la fin des années 1970, lorsque Cecil Gould l’identifia sans aucun doute comme l’original que l’on pensait perdu depuis le XVIIIe siècle, grâce à des preuves documentaires indiscutables. On pouvait regarder l’œuvre avec un regard neuf et constater son évidente qualité. Elle est aujourd’hui exposée à la meilleure place dans le musée.espace

Nul doute que ce tableau aurait pu être vendu. L’original n’était-il pas conservé au Getty Museum ? Sauf que ce dernier tableau dut à son tour, devant l’évidence, être déclassé. Aujourd’hui, le Getty n’a pas de Raphaël et sa tentative d’acquérir La Madone aux Œillets finalement achetée par la National Gallery, a échoué. Encore un tableau, d’ailleurs, qui passait naguère pour une bonne copie.espace

Imaginons donc que ce Raphaël de Chantilly ait été vendu, forcément pour pas très cher, lorsque son caractère autographe n’était pas reconnu. Aujourd’hui, pour obtenir un tel tableau, il faudrait dépenser sans doute au moins 50 millions d’euros. Tous les musées qui ont vendu dans le passé l'ont un jour regretté.espace

Je propose donc aux lecteurs de La Tribune de l’Art de nous envoyer des exemples d’œuvres qui auraient, si une telle possibilité avait existé, pu être vendues, et dont cette aliénation serait considérée aujourd’hui comme un appauvrissement tragique de notre patrimoine . Les cas de musées à l'étranger ayant fait de grosses erreurs dans ce domaine se séparant d'œuvres majeures sont également à verser au dossier. Nous publierons cette liste au fur et à mesure qu’elle s’enrichira. "espace

Didier Rykner, éditorial dans La Tribune de l'Art

Articles précédents consacrés à l'inaliénabilité des œuvres des collections publiques françaises :

P.S. du canard républicain :

L'abeille de Paul Valéry

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autoportrait de Paul Valéry (1871-1945)mise en pagepagepourespace pour la mise en

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Quelle, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n'ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu'un songe de dentelle.

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Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l'Amour meurt ou sommeille,

Qu'un peu de moi-même vermeille

Vienne à la chair ronde et rebelle :

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J'ai grand besoin d'un prompt tourment :

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu'un supplice dormant :

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Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d'or

Sans qui l'Amour meurt ou s'endort !

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Paul Valéry, Charmes

P.S. :

  • "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles."
Œuvres I (1924), Paul Valéry, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1957, chap. La crise de l'Esprit, p. 988
  • "À cause des sangs très disparates qu'elle a reçus, et dont elle a composé, en quelques siècles, une personnalité européenne si nette et si complète, productrice d’une culture et d’un esprit caractéristiques, la nation française fait songer à un arbre greffé plusieurs fois, de qui la qualité et la saveur de ses fruits résultent d’une heureuse alliance de sucs et de sèves très divers concourants à une même et indivisible existence."

Regards sur le monde actuel, Paul Valéry, éd. Stock, 1931, chap. Introduction aux images de la France, p. 35
  • « La guerre est le massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui, eux, se connaissent mais ne se massacrent pas »

  • Sous l'Occupation, Paul Valéry, refusant de collaborer, perdit son poste d'administrateur du Centre universitaire de Nice. Il mourut le 20 juillet 1945, quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après des funérailles nationales à la demande de Charles de Gaulle, il fut inhumé à Sète, au cimetière marin qu'il avait célébré dans son poème :
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes…

Lire la suite "L'abeille de Paul Valéry" »

Un petit hommage à M. Michel Serrault

   Le 23 novembre 2006, M. Philippe Noiret nous quittait. Homme de théâtre, il avait interprété de multiples rôles avec succès dans des grands classiques (Le Cid de Pierre Corneille en 1953, Macbeth de William Shakespeare en 1954, Dom Juan de Molière en 1955, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais en 1956,...). En 1960, il avait commencé sa véritable carrière d'acteur de cinéma pour devenir l'un des monstres sacrés du cinéma français. Parmi ces derniers, cette année 2007 est marquée par la disparition de trois d'entre eux : M. Jean-Pierre Cassel le 19 avril, M. Jean-Claude Brialy le 30 mai et M. Michel Serrault le 29 juillet.

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    M. Michel Serrault était un acteur génial avec un registre d'interprétation stupéfiant. Un très très grand acteur...J'avais revu la semaine dernière en cassette le film Garde à vue de Claude Miller avec M. Lino Ventura, Mme Romy Schneider, M. Guy Marchand dans lequel M. Michel Serrault jouait le rôle du notaire Jérôme Martinaud. Une interprétation troublante.

   

La_cage_aux_folles_3  L'adaptation de la pièce La cage aux folles au cinéma fut un succès international et M. Michel Serrault fut l'un des rares acteurs français à pouvoir se "payer" le luxe de grosses productions mais aussi des films d'art et d'essai ; le fil conducteur des défenseurs du cinéma d'art et d'essai étant la défense du cinéma en tant qu'expression artistique singulière, dans un esprit d'indépendance par rapport aux lois du marché.

   Toutes ces disparitions doivent nous rappeler que le cinéma est un art qui, malheureusement aujourd'hui, est en train de perdre me semble-t-il son âme avec la multiplication sur les écrans de productions hollywoodiennes affligeantes.

" Tout a changé " : Le temps révolu des poètes

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Photo de Naguib Mahfouz

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" Il vit alors entrer un vieillard décrépit, à qui les ans n'avaient pas laissé un seul membre en bon état. Et tandis qu'un jeune homme le conduisait par la main gauche, il tenait sous le bras droit un violon et un livre. Il salua l'assistance et gagna directement, au milieu de la salle, le banc central. Il s'y hissa avec l'aide du jeune homme, qui prit place à côté de lui. Puis, posant entre eux deux son violon et son livre, il se prépara, tout en dévisageant les consommateurs, comme s'il voulait s'assurer  de l'effet de sa présence sur leurs âmes. Ses yeux fanés et rouges d'inflammation se fixèrent bientôt sur Sounqor, le garçon du café, avec une expression d'attente anxieuse. Et comme l'attente se prolongeait et qu'il voyait bien que le garçon ne lui prêtait aucune attention, il rompit le silence d'une voix rude :

     - Sounqor ! Le café !

   Le garçon se tourna légèrement de son côté, puis, après un moment d'hésitation, lui tourna délibérément le dos sans mot dire, ne tenant absolument aucun compte de sa commande. Le vieux comprit qu'on le laissait tomber, et ne s'attendait d'ailleurs à rien d'autre. Mais le ciel vint à son aide, car un homme venait d'entrer qui avait entendu le cri du vieillard et remarqué la négligence du garçon. Il dit alors à ce dernier d'un ton impératif :

     - Apporte son café au poète, espèce de vaurien !

(...) Sounqor apporta son café au vieux poète, comme le docteur lui en avait donné l'ordre. L'homme prit le verre et l'approcha de sa bouche en soufflant dessus pour le refroidir, puis se mit à boire à petites lampées. C'est seulement après avoir eu fini et déposé son verre qu'il se souvint de la grossièreté du garçon à son égard. Il lui lança un regard de travers et marmonna, furieux :

     - Espèce de mal éduqué !

     Puis il prit son violon et se mit en devoir de l'accorder, évitant les regards de colère que lui décochait Sounqor. Il attaqua un prélude - que le café Karcha avait déjà entendu tous les soirs depuis vingt ans ou davantage - et son corps émacié se mit à vibrer au rythme du violon. Puis il toussota, cracha, récita la basmala (1) puis s'écria de sa voix rude :

     - Nous commencerons d'abord aujourd'hui par prier pour le Prophète. Notre Prophète arabe, de la plus pure lignée d'Adnan (2). Abou Saada al-Zannâti dit ...

   Une voix rauque l'interrompit alors, celle d'un homme qui venait d'entrer et qui disait :

     - Silence ! Et pas un mot de plus.

   Le vieux leva son regard flétri au-dessus de son violon et vit le cafetier Karcha avec son grand corps maigre, son visage tirant sur le noir, ses yeux caverneux et ensommeillés. Il lui lança un regard sombre. Il hésita un instant, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles. Il voulut faire celui qui ne s'était aperçu de rien et reprit sa déclamation :

     - Abou Saada al-Zannâti dit...

   Mais le patron, furieux et rageur, hurla :

     - Ah ! Tu t'acharnes à déclamer ? Cesse ! Cesse ! Ne t'ai-je pas prévenu la semaine dernière ?

   Le dépit se refléta sur le visage du poète, qui s'écria sur un ton plein de reproche :

     - Je pense que tu abuses du kif (3) et tu ne trouves pas d'autre victime que moi.

   Mais l'autre, toujours furibond, reprit :

     - J'ai toute ma tête, vieux radoteur, et je sais ce que je veux. T'imagines-tu que je te permettrai de déclamer dans mon café, su tu m'écorches avec ta vilaine langue ?

   Le vieux poète baissa le ton, cherchant à se concilier l'hom